J’ai avalé mon histoire comme j’ai mangé la tienne, Poète, Sculpteur ou Peintre d’éternité au présent… Quel repas, dis-tu, avons-nous partagé ? À quand, et avec qui , le prochain ? On verra... On lira ... | Marie-Thérèse PEYRIN - Janvier 2015
Sous l'appentis la mémoire
Il faut savoir… pense-t-elle…

Lettre de Fantôme

Tu ne comprendras peut-être pas ma démarche... mais je te fais confiance pour essayer... Je n'ai fait que tenter de surnager ces deux derniers jours. J'ai été comme privée de moi-même, obligée de rester à la périphérie de l'essentiel, sans panique, mais sans sérénité non plus. L'automne et son manteau de nostalgie, toutes ces pierres grises, aussi grises et décolorées que mes pensées dispersées à l'aveuglette. Le corps lui-même s'est fait oublier, j'aurais pu être un fantôme agile (fragile les fantômes le sont tous contrairement à la rumeur) un spectre bondissant  et consciencieux circulant entre les bâtisses cherchant  une encoignure confortable pour trouver son repos. De qui suis-je le fantôme ? C’est une question bête pour toi ? Mais aujourd’hui, L'absence de vent ne m'a pas poussée au zèle ni fait éclore une paires d'ailes de secours … Je pensais (encore) à "elles" , à ces mères volatilisées qui ont perdu depuis longtemps le chemin de nos maisons. Certaines  ne s'en remettront pas, j'en suis certaine. Les gars auront beau faire avec leurs grosses pattes maladroites et grincheuses, les maisons ne peuvent rester d’équerre, elles vivent de guingois, le linge refroidit , les lits sont poussiéreux ou momifiés, les armoires sont vides, le miroir à pied qu’on appelle  Psyché dans la maison des riches, n'a pas été remplacé, le dessus de lit est un cache-misère, la lavande a perdu son arôme à l'intérieur des tiroirs, il manque quelque chose et quelqu'un, c'est irrémédiable... Pourquoi j'écris cela  tu crois ? Pour diminuer la tristesse. Pour manger l'absence avec les yeux jusqu'à ce qu'ils consentent à renoncer à voir l'évidence. On peut avaler les mères , elle ne se digèrent pas. Elles prennent possession de nos langues et de nos regards. Tu n’aimes pas parler de ça, je sais. J’en parlerai à ta place. Mais je ne parlerai pas de la tienne. On va en inventer une autre. Une chacune, et elle sera tout à fait buvable et aimable. On la clonera s’il le faut pour l’offrir à d’autres filles. Seulement si elles hésitent à avaler la leur . On la coupera en petits morceaux, mais on ne l’écrasera pas. Du jus de mère c’est un peu dangereux à manipuler. On fabriquera de la mère en compote, avec des arômes inédits. On passera le reste de notre vie entre la cuisine et le jardin, entre les pommiers et les chats de passage. 

 

Je ne suis pas bouleversée, je t’écris aujourd’hui calmement,  je suis vidée de sensations vives, je me pétrifie sous la chape  du destin ou par solidarité, je le sais, mais ce n'est pas forcément  bon, je le sens. Je ne fais rien de plus . J’ai quitté le désespoir , c’est récent ... Surprenante réaction devant tout ça. J' écris. En pensant à toi. Je vais me recoucher aussi ... Prends soin de nous... Je t’attends sur la page réservée, la plage préservée…

 

 

 

 

« Tandis que je me tais.

[ …]

Je suis d’ici - d’ici – je suis d’ici.

Je suis d’ici & en même temps il me semble ne pas encore être au

monde.

Enfant-en-moi-de-la-douleur-première, où es-tu, & comme tu

me manques !

Tu es l’expression même de l’amour mais s’il m’arriver d’exposer

mon cœur dans un bocal de fête foraine,

le reconnaîtrais-tu parmi d’autres ? ».

 

_____________________________________

 

 Franck Venaille, Chaos, Mercure de France, 2006, p.100

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